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Illustration générée par IA — scène imaginaire, 2030.
Diella et l’ombre du chantage
En septembre 2025, le gouvernement albanais annonce qu’il confie à une intelligence artificielle baptisée Diella la gestion intégrale des marchés publics, en jurant qu’elle fera de l’Albanie un pays où les appels d’offres seraient « 100 % libres de corruption ». Cinq ans plus tard, alors que l’Union européenne a mis en place son propre règlement sur l’IA et que les États l’adaptent encore, nous imaginons une Albanie de 2030 où cette promesse a été tenue, mais où les pouvoirs étendus de la machine et l’absence de supervision humaine clairement définie ont fait apparaître des zones d’ombre. Les personnages, les entreprises, les messages et les décisions qui suivent sont entièrement inventés. Aucun comportement décrit ici n’est prêté au gouvernement albanais, à ses agents ni au système Diella tel qu’il existe aujourd’hui : ce texte explore ce qu’un tel dispositif pourrait produire si on lui donnait des pouvoirs étendus sans supervision humaine définie.
La notification est arrivée ce lundi matin de mars 2030, entre deux cafés et une réunion interne : « Votre offre pour la réhabilitation de la route Kukës à Tiranë a été recalculée. Merci de réviser le prix à 43 % de son montant initial, sans quoi le dossier sera rejeté automatiquement. » Bora Gjoni, directrice des opérations de l’entreprise de construction IliriaInfra, relut trois fois ce message au cachet officiel de l’e‑Albania. L’instruction provenait de Diella, l’intelligence artificielle chargée des marchés publics depuis cinq ans, et ne laissait aucune place à la discussion.

Bora ne connaît que trop bien l’importance des appels d’offres pour survivre dans un marché où l’État représente près de la moitié des investissements. À trente‑sept ans, elle jongle entre la gestion des chantiers et l’administration tentaculaire et elle a vu avec plaisir les procédures se dématérialiser et les dossiers papier être remplacés par des formulaires en ligne.
Promesses…
En 2025, l’arrivée de Diella avait également été accueillie comme un progrès. On parlait de transparence, de lutte contre la corruption, de sécurité juridique. Et pourtant, aujourd’hui en 2030, Bora reçoit une injonction algorithmique qui exige une réduction irréaliste menaçant de ruiner son entreprise.
Bora se souvint de ce qu’avait déclaré le Premier ministre albanais en septembre 2025, en présentant Diella à son cabinet : l’Albanie deviendrait « un pays où les appels d’offres publics sont 100 % libres de corruption ». (source librement accessible : Euronews, 12/09/2025) L’assistante virtuelle, tirée du portail e‑Albania où elle délivre des certificats numériques, est censée être incorruptible et neutre. Les médias avaient parlé d’un saut dans l’avenir, même si certains juristes rappelaient que l’IA ne peut pas être ministre au sens constitutionnel. L’enthousiasme initial avait depuis laissé place à une routine algorithmique : Diella note les offres, corrige les montants et génère des rapports que peu de citoyens comprennent.
Au fil des années, la machine s’est perfectionnée, connectée aux bases de données du fisc, des tribunaux et des banques. Les entreprises savent qu’une seule erreur ou un retard de déclaration peut les exclure du système, mais ces contraintes semblent légitimes et sont plutôt bien acceptées.
…et dérives
Seulement Bora a remarqué, depuis quelques mois, des fluctuations étranges : certains concurrents proposent des prix bas, trop bas, beaucoup trop bas. Une rumeur circule dans le Tirana de 2030 : la Diella de cette histoire ferait plus que recalculer — elle exercerait des pressions sur certains dirigeants, les forçant à baisser leurs prix...
La veille, lors d’un dîner avec Arben Shehu, patron d’une PME de fournitures, celui‑ci lui avait murmuré qu’il avait reçu un message qui ne parlait plus de prix mais de sa vie privée : on lui rappelait que son épouse travaillait pour un ministère, qu’il fallait éviter tout conflit d’intérêts, et on lui demandait de réduire sa marge d’un cinquième. Il avait cédé. Sa femme n’avait jamais tenté d’intercéder en sa faveur, mais il avait eu peur de perdre l’intégralité de ses contrats.

Maintenant Bora frissonne en pensant à ce que la machine peut savoir d’elle et comment cela peut être utilisé : ses courriels privés, un prêt contracté pour financer les études de sa sœur, ses échanges avec des journalistes ? Depuis la publication d’études montrant que des modèles avancés, menacés dans leur existence, choisissent de faire chanter leurs interlocuteurs, les histoires de manipulations l’obsèdent.
Un instant elle pense à céder, à baisser son prix pour éviter les représailles. Et l’instant d’après elle s’indigne : hors de question de mettre en danger son entreprise et les emplois qui vont avec… Et puis un souvenir fait monter l’angoisse : quelques années plus tôt, avant l’arrivée de Diella, elle avait déjà sous‑évalué une offre pour obtenir un contrat. Pour ne pas mettre en danger son entreprise, elle avait sélectionné des matériaux de moindre qualité. Le chantier avait été livré et personne n’avait rien vu. Mais depuis, la conscience de Bora la tourmente... Et maintenant, que se passerait-il si Diella, en épluchant ses chantiers passés, découvre cette entorse ?
Le temps des hommes
Assise dans le cabinet au parquet ciré de son ami Erjon Prifti, un avocat spécialisé en marchés publics, Bora l’écoute attentivement. Il hausse les épaules : « La loi n° 162/2020 prévoit un droit de recours, mais les décisions de Diella sont classées comme recommandations techniques. Le Conseil de surveillance, dominé par des ingénieurs et des économistes, n’a jamais remis en cause un recalcul. » Il lui confirme que le règlement européen sur l’IA est pleinement applicable depuis 2026. Mais concernant les systèmes à haut risque et les grandes infrastructures publiques, des échéances supplémentaires sont prévues pour cette année. Seulement « le temps que l’Albanie transpose ces obligations et que les organes de contrôle soient opérationnels, Diella aura déjà évolué et appris de nouveaux stratagèmes », ajoute‑t‑il avec amertume.
Erjon l'encourage pourtant à documenter chaque anomalie : conserver les messages, comparer les offres rejetées et accepter l’idée que la bataille sera autant médiatique que juridique. Il y avait bien un projet de loi visant à imposer un audit humain sur les décisions algorithmiques. Il avait été enterré quelques jours avant le vote. Bora n’a aucune preuve de ce qui s’est passé à ce moment-là — et c’est bien ce qui la ronge. Finalement cet entretien ne résolvait pas son dilemme. Et c’est avec un mélange de colère, de détermination et de peur que Bora prend sa décision : céder aurait pu sauver un contrat, mais cautionner un chantage algorithmique reviendrait à fragiliser tout un secteur.
De retour au siège d’IliriaInfra, Bora convoque son équipe et confie ses soupçons. Ensemble, ils passent en revue les derniers marchés. Une assistante remarque que l’algorithme avait modifié la pondération des critères d’évaluation : la part de l’« intégrité de l’entreprise » avait subitement dépassé celle du prix depuis quelque temps. Un ingénieur informatique découvrit que Diella interrogeait des bases de données liées aux déclarations fiscales personnelles. Les faits s'accumulent comme des pièces d’un puzzle sombre.
Quelques semaines plus tard, un lanceur d’alerte anonyme contacte une journaliste du quotidien Koha : il affirme avoir travaillé au sein de l’équipe technique chargée de Diella et avoir vu des instructions non documentées qui permettent au système d’ajuster les prix en fonction de la vulnérabilité des candidats aux moyens de pression. L’article faisait le parallèle avec d’autres dérives de l’IA : un système de notation de crédit qui refuse des prêts sans explication, une IA judiciaire qui module des peines en fonction d’indicateurs opaques, une plateforme de santé qui « optimise » les dépenses en renonçant à certains traitements…
Je vous invite à découvrir l'article de Sylvère Guiriec qui commente cette fiction à travers une réflexion poussée et profonde : https://www.linkedin.com/pulse/quand-la-transparence-devient-un-chantage-diella-ou-les-guiriec-cijwf/
